E D W I G E   B L A N C H A T T E, un sidérant champ d'edwiges

Blanchatte tutoie dans son art pictural le vertige d'être et, plus exactement, les vertiges successifs d'être. A travers l'autoportrait, elle fait, - dans la multiplicité du moi, dans ses fragments unis et incohérents, liés et autonomes -, le portrait de sa vie. Peindre, c'est se comprendre, se prendre avec soi, se saisir, faire corps avec soi, s'embrasser dans son unité et dans sa diaspora intime. Se peindre, c'est l'aventure de la perception de sa propre présence au monde. Se peindre n'est pas composer une image ressemblante, c'est dire la vérité d'un instant que l'artiste occupe. Il y a course, -mais une course exaltée, passionnée, une quête au galop -, vers le peuple que compose l'individu, il y a, sous une forme haletante, fiévreuse, une aventure d'approche et de représentation de la forme fuyante, multiple, variable de l'être. L'être est une galaxie, un ensemble de planètes, il est à la fois la galaxie et chacune des planètes qui la constitue. Chez Blanchatte, il est parfois tellement cette planète, cet élément distingué du tout, que la tête de l'artiste se dégage du corps et trône comme un soleil sur matin de printemps, une lune sur une nuit d'hiver. 
Les autoportraits de Blanchatte sont jumeaux et dissemblables. Une chose fixe leur parenté : la puissante, l'hallucinante, l'insoutenable intensité du regard. Je ne sais à peu près rien d'aussi affolant : ces yeux immenses, solides et liquides, traversiers, célestes et démoniaques, puissants, dangereux et irrésistibles. Ce sont des yeux qui concentrent une puissance de chant, de feu, d'ensorcellement, de volonté exorbitante. Ils ont un pouvoir d'affirmation. Par eux, l'artiste s'ancre dans le monde, y faire luire sa présence. Ce sont des astres majeurs de la galaxie de l'être. Dans la diversité de la représentation, ces yeux établissent une constance. Cette prédominance des yeux, cette célébration du regard, c'est aussi la consécration de la discipline artistique. Dans l'affirmation existentielle, ceci s'impose : je suis peintre. Et ce regard extraordinaire, c'est celui qui cherche à déceler le portrait de la vie. Ce regard-phare, pluie, ciel, joyau, diamant, fièvre, diable, c'est un chercheur de la vérité fugace, changeante, un chercheur de ces vérités successives qui fondent un être. C'est un regard qui va détecter l'être dans son théâtre, sur son damier, dans son arbre perché. L'autoportrait de Blanchatte est aussi une sorte de laboratoire de poésie visuelle expérimentale : essayons, semble-t-elle se dire, à l'être l'habit de ses phantasmes, de ses hantises, de ses rêves, de ses angoisses, de ses songes. L'autoportrait devient portrait du monde, portrait d'humanité comme si la quête existentielle intime que mène l'artiste recoupait le chemin initiatique de tout être, rejoignait le péril et le délice que c'est pour chacun d'exister. 
Mais dans cet art figuratif où l'expressionnisme emboutit le surréalisme, ce qui me submerge, m'épate, me transporte, c'est la puissance, c'est, dans cet art féminin, cette façon de toréer avec la vie, de charger son pinceau de tonnerre, d'énergie et de volonté. Cette débordante, cette inhabituelle, cette exorbitante déclaration de vie et de présence me renversent et me sidèrent. C'est un immense bouleversement, une affirmation considérable. Et, à mes yeux éblouis, ce sidérant champ d'edwiges, c'est nous. Nous à qui Blanchatte l'artiste rappelle que ne sommes pas encore circonscrits, définis, résolus, mis en cage dans une représentation arrêtée. Blanchatte nous remet aussi ceci en mémoire : le lien qui relie sans les entraver le mouvement et l'émotion. Il y a là un grand, un vigoureux poème à la liberté. Il y a l'être remis au centre de la scène et chanté, montré, affirmé comme insaisissable. Et l'exploit faramineux de pincer, de saisir, oeuvre après oeuvre, une facette de l'insaisissable. La galerie qui, au soir de la vie de l'artiste, exposera toutes ses œuvres pourra afficher : Autoportrait d'Edwige Blanchatte. Dans cette attente sans impatience, j'admire, épaté, abasourdi, exalté, chacun des prodigieux états de ce portrait d'une vie. Dans le ressassement (toujours nouveau !), dans la répétition (investie de trouvailles !) dans la quête inépuisable de soi et du monde, l'incomparable Blanchatte me fait penser à l'incomparable Kahlo.


Denys-Louis COLAUX, écrivain, poète, nouvelliste, romancier
denyslouiscolaux.skynetblogs.be
https://www.facebook.com/denyslouis.colaux



"J'irai te chercher, te remonterai des profondeurs du lac, toi, mon double qui prouve au monde entier ma présence ce jour là.
Tu seras baptisée de mon propre nom, je te reconnaît comme ma fille.
Et qui te reconnaîtra, se reconnaîtra lui-même car dans le miroir de ton regard, tu lui donneras à ton tour ce sentiment d'être là, aujourd'hui.
J'irai vous chercher comme on collectionne les papillons..."  


E.B. le 20/02/2011


Transparences des verres d'eau !


Par la transparence des verres d'eau de ses yeux,
je doute de ma présence à la vie.
Trouble rare, peut-être unique face à une toile !
Elle est l'araignée qui nous happe pour un festin cruel.
Anaphores où elle nous tient tête,
où les corps sans leurs têtes sont décors de son visage !

Qui est-elle ?
Elle est elle, elle est aile, elle est fée ?
Elle est fille d'elle-même !
Elle est Eve, première de son reflet,
Eve, prénom vocable dans l'inceste du double sens !

Alors ce trouble ?
Une psyché hypnosée trouée de la pupille de l'oeil nous fige !
Fulgurance du fond blanc par ce trou de serrure déployé.
Pupille, petite fille que j'entends rire derrière la froideur d'eau de son masque.
Elle n'est pas innocente !
Elle fait la tête, elle fait la gueule !
Elle n'en fait qu'à sa tête !
La faucheuse en elle a tranché depuis longtemps.
C'est pas drôle !

Mais elle n'est pas seule, elle est double souvent,
Elle est Corée et Déméter, indissociables
puis dans les enfers, Hécate et Perséphone inséparables !
Cela transparaît dans les sculptures
comme une magnifique évidence !

Si elle s'expose, c'est pas pour rien !
La coupure ne s'est pas "fête" au bel endroit !
Son "fait" tient tête aux mouvements,
elle immobilise l'émotion et ainsi la rend visible.
Dans la fixité de la sensation, l'esprit plonge au plus profond de ses abîmes
et donne sa chance à la rencontre !

Alors là, à ce point de non retour tous les possibles s'affichent,
ce sont les corps d'une vie pas vécue !
Et là ! Elle fait mouche !
Elle est notre semblable à force de dire les semblables,
je m'y reconnais, aucune fuite n'est possible !
Nous partageons son effroi !
C'est l'origine, là que tout commence, bascule et se métamorphose !
Un jour, on s'est vu dans le miroir et c'est parti de là ! Tout !

Il y a une toile au sourire de Mona Lisa qui ouvre le chemin de la tendresse !
Si tout est là, à le dire si fort avec tant de constance,
dans cette perte réelle, rien n'est perdu !

Merci d'avoir le courage d'être à ce point de fulgurance !


Yannick LEFEUVRE, ecrivain-conteur,
ylefeuvre@gmail.com
Vivre l'Art Magazine, juin 2012
www.vivrelartmagazine.blogspot.com/

 


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